Le poète récidive donc lorsqu’au cœur de la déchirure il expose en sacrifice son « je », qu’il serait vain de masquer dès lors qu’il incarne son propre masque littéraire, cette instance pronominale que tout lecteur peut investir. Paradoxalement, ce « je » du poète, âpre, arqué sur sa rancune, douloureusement arrimé au corps, crée par sa dureté une distance qui permet au lecteur d’approcher puis de visiter cette différence, cette altérité qui se dépèce au fur et à mesure qu’elle s’incarne en recueils de poèmes. Figure cathartique et bouclier de lui-même, « je » bataille contre les leurres, les impostures, les déguisements et les certitudes qui ont lacéré l’enfance et continuent de ravager le monde contemporain. Le poème, à la fois intime et universel, est là pour redevenir vierge de toute occupation maligne.
Matthieu Lorin opère à coups d’images percutantes dont les découpes s’agencent selon une nécessité que seuls contrôlent les traumas de l’enfance. Résultat : une cohérence métaphorique frappée toutefois d’inattendus, où reviennent les motifs des os, des dents, de la peau, des nerfs, des viscères, du mensonge, de l’appel, de l’écho…; une écriture dont le filet de mémoire lancé dans le vide active et capture des réminiscences. J’accepte l’idée de balancer mes mains par-dessus la montagne, à travers des fenêtres désaxées. Pas d’expressionnisme délirant pour autant, ni de jets de rage ensauvagée. Non, un cadastre, une géométrie, un arroi du désarroi, une violence méticuleuse, chirurgicale qui résonne de ses harmoniques dans la mémoire du lecteur : Hacher le rythme, réduire l’église à des parcelles, un cadastre imposé aux mots. La syntaxe, seul rhésus qui compte. La parole attaque enfin, exhibe ses douleurs.
La poésie n’intéresse au sens littéral du terme – « être entre, parmi » – que si elle érafle, incise, s’immisce en nos propres blessures. Quand elle flatte le consensus, elle n’est que bavardage. Pas de poésie sans langue, donc, sans carmen, ce qu’ignore un nombre considérable d’auteurs improvisés qui persistent à égrener leurs monosyllabes sur des pages blanches. Certes, l’épigraphe de Blaise Cendrars « On a beau ne pas vouloir parler de soi-même, il faut parfois crier », en appelle au cri, mais la poésie de notre poète est un déracinement davantage qu’un « cri », ce topos désormais éculé qui fait vibrer les fossoyeurs du chant. Elle extrait avec le mot ce qu’il s’épuise à dire et qui lui échappe comme aspiré par la terre. Elle laisse sur son aire une empreinte, un concentré de notre propre disparition, de notre mise en pièces par les Bacchantes de l’enfance.
C’est pourquoi, je souhaite envahir vos nuits dans l’espoir de faire de nos futures rencontres une façon de repeupler ce corps.
La missive solliciterait donc de la part du lecteur ou d’un destinataire de l’au-delà, une confrontation décisive, une résolution du « je », sa renaissance. Mais la fin du recueil, échappant à cet autre topos du happy end, réactive le cancer de la révolte et réensemence l’écriture poétique :
Les métastases ont cette poésie de jouer le corps aux dés.
Il n’est plus temps de discuter, l’os devient cassant, et ce sera bientôt au tour de ma peau, puis des mots.
Nous recommandons vivement la lecture de ce livre singulier, tenace comme une rancune, grinçant comme un squelette, violent comme une lame de couteau, humain comme une invitation, surprenant d’images incisives dont les braises qui les consument nous retiennent dans leur foyer.
Tristan Felix