Une femme c'est un Indien sur "Décharge" par Claude Vercey

« Comme c’est curieux, ces regards de femmes qui se tournent vers l’Ouest américain, ces poètes qui se font Indiens aux fins de réfléchir sur leur place dans la société, communiquer leur mal-être. Il y eut les Poèmes western, d’Estelle Fenzy, sur des photos de Bernard Plossu (I.D n° 788) et Rouge peau rouge, de Florence Saint-Roch (I.D n° 943), il y a aujourd’hui Une femme c’est un Indien, que Murièle Camac, poète que nous connaissons bien depuis : Vitres ouvertes (polder n° 155) et de fréquentes contributions à la revue Décharge, propose aux éditions Exopotamie sous une remarquable couverture de Karine Rougier.

Couverture : « Les trois Grâces »
(Huile sur bois, 2017)
de Karine Rougier.

L’équivalence entre femme et Indien, thème dont les variations seront développées au long des neuf parties du livre, est posée avec force dès les premières lignes :

Il était une fois un Indien, une femme -

une femme c’est différent – différent d’un homme
Une femme c’est un Indien :
Un Indien, donc quelqu’un de complètement différent.

Indien, écrit-elle. et pourquoi pas Indienne  ? On peut s’étonner : une réflexion, un peu plus loin, sur l’ambiguïté du mot homme fournira une possible clé :

Homme ça veut dire : pas femme, et ça veut dire aussi : femme et homme. On ne sait jamais exactement ce que ça veut dire. Mais on peut le danser quand même très bien. On n’a pas toujours besoin de tout savoir exactement.

Alors, Indien c’est, tout compris, Indienne et Indien ? En tout cas, l’antithèse de cette désignation, soit : ceux qui ne dansent pas avec les Indiens, semble bien être Les hommes en costume, et l’auteure, selon la fiction qu’elle développe, en parle en connaissance de cause :

J’ai aimé un homme
un homme en costume
un homme en mission
il n’a pas voulu
quitter son dieu pour moi
marcher sur le même terre
que moi

et je ne quitterai pas ma terre
pour lui

Ce poème, que je cite en son intégralité, donne la ligne générale du livre, la forme autant que le ton : allusif (pas besoin de tout savoir exactement), d’une fausse naïveté avec ses sous-entendus ironiques, qui s’autorise mine de rien des évocations plus inquiétantes : Des cruautés rôdent dans le noir, est-il justement affirmé : Quand on m’a coupé les mains je n’ai rien dit parce que ça arrive …

Les clichés sur les femmes ont la vie dure, Murièle Camac ne craint pas de les prendre en charge, de les pousser jusqu’à l’absurde : ainsi, insinue-t-elle, alors qu’il reste dans l’ordre des choses que l’homme joue les Ulysse - héros toujours en quête et qui repart toujours -, la femme semble vouée à la Tapisserie (titre du premier fragment, n’y voyez pas un hasard), à demeurer une Pénélope, celle dont l’histoire n’est pas très intéressante  :

l’histoire est celle d’une héroïne
et l’héroïne est en quête
en fait je vais vous expliquer
elle n’arrive pas à partir
elle n’est pas encore mariée, elle doit dormir en attendant
elle est mariée elle est enceinte elle est trop grosse
n’en parlons pas
elle a un enfant elle doit s’en occuper elle est coincée sur une île
elle ne veut pas se marier rester sans enfant ce n’est pas possible

ça ne peut être une héroïne
(c’est sûrement une sale pute)

Donc, une femme c’est un Indien, la chose est entendue. Mais tout n’est pas si simple puisque Socrate aussi est un Indien … ! Décidément il va falloir que vous vous décidiez à lire ce livre pour y voir clair !


Repères  : Murièle Camac  : Une femme c’est un Indien. Éditions Exopotamie (Maison Loustau Quartier Pessarou - 64 240 La Bastide-Clairence ) 108 p. 17€ .

On retrouvera prochainement Murièle Camac dans les Ruminations de 
Décharge 193 (mars 2022) : Poètes français de l’étranger, deuxième partie. »

Claude Vercey

 

Article paru dans la revue "Décharge" le 14 mars 2022 :
I.D n° 980 : Celle qui jamais ne part - Décharge (dechargelarevue.com)