Matin de lumière sur Sitaudis par Carole Darricarrère

Article paru le 15 juillet 2020 sur Sitaudis, écrit par la poétesse (grande prêtresse ?) Carole Darricarrère, grâce à l'aimable intervention de Pierre le Pillouër.

 

« Nos parents sont des pays riches, puissants et développés. (…)

Nos parents rêvent d’un poème heureux de Paul Celan. Ils aimeraient beaucoup ça nos parents : Paul Celan heureux, refusant le suicide, acceptant son sort, Paul Celan vieillissant et admettant que l’eau a coulé sous les ponts et que la joie demeure.

Demain est un automate satisfait d’être lui-même. »

*

Tenir un fleuve à deux mains et le regarder charrier, à grands galops de boucles et autant de phrases qui s’auto-génèrent, la connaissance et le savoir, l’ombre et la lumière, « le grand tohu-bohu » du monde - « l’abradacabra » - et le volume de veines en vrac d’un long poème intranquille potentiellement anxiogène, la fresque de sang entoilée des paysages intérieurs que l’on traverse et ceux que l’on s’invente, la manne que l’on glane et que l’on recrache à cheval sur deux rêves, tantôt goutte sauvage tantôt glaçon prisonnier, échelles de dualité et staccatos d’arrêts, régurgitations pathogènes, remous de mots et ressacs à contretemps, avec cette envie de s’envoler à tout bout de champ des fleuves, ce besoin des eaux de danser librement jusqu’à l’os, cet absolu lyrique des élans liquides, cette passion fixe des densités pour le mouvement, tournis à chaque tournant et soif de direction,

Mais boire la tasse,

Boire la claque contre toute attente est sans conteste la ligne de force d’une reconstruction quarantenaire en quête d’unité, crise de sens d’un « hors-je » souverain au terme de tous les questionnements « l’angoisse est la langue maternelle », « papa est là / Il est toujours debout bien droit dans mes chaussures ».

*

Si j’accole,

« Aujourd’hui on joue à l’homme qui tombe
À l’homme tombé couché avachi allongé recourbé »

« Je donne un nom à l’homme tombé dans la fuite la traque la chasse et l’échappée (…) »

«  J’hésite à l’aplatir

Je le recouvre de pas de danse »

&

« (…) Aujourd’hui je ne passe pas mon tour je ne change pas le je je ne cède pas ma place je tue j’achève un être
L’une après l’autre je vise des taches mouvantes (…) j’atteins des visages »

« Je suis un autre je // Un je dangereux » 

«  Je me confronte à la faute »

: J’obtiens « D.ieu », soit une solitude digitale négative, une équation délétère, le condensé de télé-réalité symptomatique d’une génération athée robotisable à l’envi qui à force de jouer aux bons et aux méchants par écrans interposés confond les limites et se condamne à une implosion des valeurs mortifère à l’infini.

« Quelqu’un a coupé la machine et a dit : / Je ne connais pas de prière / Je voudrais tant en connaître une ».

*

Jasmin Limans signe aux jeunes éditions Exopotamie, faisant fi de la concision, les « versets de vie » de la verve ; il fait retour sur ce « vieil enfant qui joue maintenant avec les mots et leurs échos », ce gamin à la dérive en quête d’un salut universel sur fond de mutations qui se souvient d’avoir dit pouce aux autres enfants, « je ne peux pas » ; il est le porte-parole en réaction d’un baby-boom numérique, une conscience en éveil, un lanceur d’alerte ; il nous entraîne à sa suite dans une épopée vidéo grandeur nature comme sur un bateau ivre dégrisant dans quelque apocalypse verbale en miroir d’une horde d’encordés sur fond de « litanie » à double tranchant, à la jonction où la virtualité et la réalité se touchent et se confondent ; il rompt les eaux comme qui rompt l’hostie, remonte le frai à contre-courant en quête de son soi et ramène dans ses filets les mirages d’une conception du bonheur clef en mains et les cadavres inaccomplis d’une génération autosatisfaite de marionnettes consentantes, plongeant haut et bas d’exaltations en petites morts son je-moi son lys et sa rose, dans les cristaux liquides d’injonction de vie en pulsion de mort, avec un instinct d’amour refoulé qui ruisselle pour la liberté vive et la fraternité vraie à égalité de chance ; il écrit au carrefour de la raison et du sentiment le dégel des émotions et la nostalgie qui raccompagne comme on joue à flux tendus de son idéalisme et de ses désillusions, fracasse le spectacle par monts et par vaux d’un chaos indifférent n’épuisant jamais l’incontinence à gros bouillons.

Il y a quelque chose dans ce livre de fondrières de l’ordre d’une innocence fabulée et bafouée, quelque chose comme les vestiges de l’eternal sunshine of a spotless mind*, qui assume d’avoir envie de marcher d’un trait sur la tristesse, des ailes d’anges moulinant par-dessus le crin des barbelés des appels au secours et des argiles volatiles attachées derrière la vitre au grand dehors, quelque chose qui n’épuise jamais cependant l’espoir : la nostalgie d’une humanité régalienne, une mémoire qui tient lieu d’horizon, gobe des apparitions et dégorge des scènes d’actualité comme autant de menaces qui divisent les uns et contraignent les autres à une fuite en avant parsemée d’embûches et de contradictions.

De reprises en variations filées à géométrie variable autour d’un je de massacre bipolarisé, par un effet de glissement de déclinaisons en espaliers en gradations de conscience, vous l’aurez compris l’auteur ne cède ni aux fractures du ‘blanc + blanc = poème’ - la contrainte étant un moteur par excellence - ni aux impasses de la mordernité.

*

Si j’additionne,

« (…) on n‘arrête pas le progrès – toutes ces machines – ces codes et ces chiffres – c’est fantastique – toutes ces énergies disciplinées – il paraît que la machine à qui on a donné des ordres donne aussi des ordres maintenant – que la machine a pénétré l’homme – »

& toutes les « combinaisons spontanées de la langue » autour de pendant longtemps,

« Pen_d_a_n_t_ _l_o_n_g_t_e_m_p_s_ je ne conteste pas la dominance je la laisse même s’exercer je civilise à ma façon je remets la question (…) je ne l’interroge pas (…) je dis c’est bien comme ça ça va c’est suffisant j’en voudrais juste un peu plus je ne suis pas tout à fait rassasié (…) »

: J’obtiens un texte politique sans concession qui oscille entre soumission et révolte, sentiment de déréliction et résistance, emprunte les voies détournées de la poésie pour dénoncer les effets pervers de la nébuleuse contemporaine et procède par saturation de trop-plein pour mieux déborder du côté de la nausée.

De l’enfant à la personne, du « moi-je » augmenté du nous « des ombres portées de la poussière » à la « figure réconciliée », de « l’échec des pères » au no future d’un âge d’or qui se refuse, Jasmin Limans dresse le portrait de l’arroseur arrosé de la « civilisation européenne » et retrace les étapes de ce qui ressemble au parcours du combattant pavé d’illusions d’un jeu de dupes dont il ressort que l’H.omme n’est qu’une sublimation égotique de lui-même.

*

« Aujourd’hui et chaque jour », masques et mensonges se résorberaient-ils en un ‘aujourd’hui est chaque jour’ pacifié dans la continuité d’un matin étal, sorte de pays où l’on n’arrive jamais qu’au terme de très intimes retournements comme autant d’initiations,

De « D.ieu » à Dieu et de l’H.omme à l’Homme dans un monde d’aliénations, tenir un fleuve en harmonie et s’arrimer aux allitérations jusqu’au frémissement poétique d’un matin d’accords dans une ouverture de conscience sur la voie du détachement - du dépassement - du silence matriciel.

« Je suis un ruisseau maintenant » dit le fleuve « Un torrent minuscule / À peine une rivière / Un coquillage céleste où l’on entend la mer »,

Dans « le nœud de la langue », « dans ce vieil endroit bleu », un arc-en-ciel, une averse, un arc-en-ciel.

 

Carole Darricarrère

 

* « Eternal sunshine of a spotless mind » ( ‘soleil éternel de l’esprit immaculé’ ), film culte de Michel Gondry (2004) dont le titre est inspiré d’un poème de Alexander Pope (1688-1744) auteur d’un « Essai sur l’homme » en vers

 « How happy is the blameless Vestal's lot !
The world forgetting, by the world forgot.
Eternal sunshine of the spotless mind !
Each pray'r accepted, and each wish resign'd... »

 

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